Au nord de l’actuel Bénin, dans le Borgou, le nom de Bio Guéra traverse encore les générations. Prince guerrier issu du monde wasangari, il s’est imposé au début du XXe siècle comme l’une des grandes figures de la résistance à la conquête coloniale française. Mort au combat en décembre 1916, il est devenu bien plus qu’un chef de guerre : un symbole de dignité, de liberté et de refus de la domination étrangère.
Bio Guéra, également connu sous le nom de Gbaasi N’Guera, serait né vers 1856 dans la région de Kalalé, dans l’actuel département du Borgou, au nord du Bénin.
Les sources ne sont toutefois pas parfaitement concordantes sur certains éléments de sa naissance et de sa jeunesse. Cette incertitude fait partie de l’histoire du personnage. Une partie de sa biographie a été transmise par la tradition orale avant d’être reprise et reconstruite dans les récits historiques et politiques consacrés à sa figure.
Le gouvernement béninois le présente comme un prince de la branche Mako-Gbaasi du monde wasangari. Son père était Sabi Yerima et sa mère Yɔn Gɔn. Avant de devenir une figure de la résistance, Bio Guéra aurait exercé des activités de cultivateur, de chasseur et de marchand. Il était également formé à l’équitation et au maniement de l’arc et des flèches.
Source : Gouvernement de la République du Bénin, Monument Bio Guera
Cette dimension est importante.
Bio Guéra n’était pas seulement un aristocrate éloigné des réalités quotidiennes. Les récits qui lui sont consacrés le présentent comme un homme proche des populations et familier des réalités économiques et sociales du Borgou.
C’est dans cet environnement qu’il va être confronté à l’expansion de l’administration française.
À la fin du XIXe siècle, les puissances européennes accélèrent leur conquête de l’Afrique occidentale.
Le territoire qui deviendra le Bénin est alors progressivement intégré à l’empire colonial français. Dans le nord, l’expansion française rencontre des sociétés politiques qui disposent de leurs propres autorités, leurs propres structures militaires et leurs propres réseaux commerciaux.
Le Borgou constitue alors un espace stratégique.
La pénétration française ne signifie pas uniquement l’installation de postes administratifs. Elle entraîne progressivement de nouvelles obligations pour les populations locales.
L’administration coloniale cherche notamment à organiser la fiscalité, le recensement, le recrutement de soldats et la fourniture de prestations nécessaires au fonctionnement de la colonie.
Ces mesures provoquent des résistances dans plusieurs régions du Dahomey.
L’historien Luc Garcia, dans son étude consacrée aux mouvements de résistance au Dahomey entre 1914 et 1917, montre que les exigences fiscales, militaires et administratives constituent des facteurs importants des soulèvements qui touchent alors plusieurs parties de la colonie.
La résistance de Bio Guéra doit donc être replacée dans un contexte plus large.
Il n’est pas le seul à combattre la domination française.
Mais dans le Borgou, il deviendra la figure autour de laquelle se cristallise une partie de cette opposition.
Selon les sources officielles béninoises, Bio Guéra participe dès 1897 à la guerre menée par Saka Yerima contre les forces françaises.
Cette expérience va contribuer à construire sa réputation de chef guerrier. Le gouvernement béninois affirme qu’il aurait ensuite participé à plusieurs affrontements au cours desquels les forces coloniales rencontrèrent une résistance importante.
Source : Gouvernement de la République du Bénin, Monument Bio Guera
Il faut cependant éviter de transformer cette période en récit simpliste opposant un héros solitaire à une armée française.
La réalité est beaucoup plus complexe.
La résistance dans le nord du Dahomey est constituée de plusieurs mouvements, de plusieurs groupes et de plusieurs chefs. Les alliances évoluent selon les circonstances politiques et militaires.
Bio Guéra devient progressivement l’un des principaux chefs de cette résistance dans le Borgou.
C’est probablement l’une des questions les plus importantes pour comprendre son histoire.
Dans la mémoire nationale béninoise, Bio Guéra est présenté comme un défenseur de la liberté et de la souveraineté.
Le gouvernement béninois associe son combat à plusieurs mesures imposées par l’administration coloniale, notamment l’impôt de capitation, la conscription, le travail forcé et différentes formes de contraintes administratives.
Source : Gouvernement de la République du Bénin, Monument Bio Guera
Les recherches historiques permettent de replacer ces éléments dans un phénomène plus large.
Dans son étude sur les résistances au Dahomey, Luc Garcia explique que les obligations fiscales et militaires ainsi que les nouvelles exigences administratives ont contribué à provoquer des mouvements d’opposition dans plusieurs régions du pays.
Bio Guéra ne combat donc pas uniquement pour une raison personnelle.
Son opposition s’inscrit dans un contexte de transformation brutale du pouvoir.
Des autorités locales qui exerçaient auparavant leurs propres formes de contrôle voient leur autonomie progressivement réduite. Les populations sont soumises à de nouvelles obligations. Les équilibres politiques et sociaux du Borgou sont bouleversés.
La colonisation ne se résume donc pas à un changement de drapeau.
Elle transforme profondément la manière dont le pouvoir s’exerce.
C’est à partir de 1915 que la confrontation prend une nouvelle dimension.
Le chercheur béninois Djibril Mama Débourou consacre son ouvrage La guerre coloniale au nord du Dahomey : Bio Gera, entre mythe et réalité, le sens de son combat pour la liberté (1915-1917) à cette période et analyse précisément le rôle de Bio Guéra dans les événements de 1915 à 1917.
Source : Éditions L’Harmattan, *La guerre coloniale au nord du Dahomey*
Selon Débourou, Bio Guéra devient alors l’une des principales figures de la contestation dans le Borgou.
Son objectif dépasse la simple opposition à certaines mesures administratives.
L’auteur présente son combat comme une volonté de préserver la dignité des Wasangari et de maintenir l’indépendance politique du Baaruuwu, dans un contexte où la domination française s’impose progressivement dans la région.
Le conflit prend alors une dimension militaire.
Bio Guéra rassemble des combattants et organise la résistance contre les forces coloniales.
Le gouvernement béninois rapporte notamment qu’il organise le siège de Bembéréké, avant que les combats ne se déplacent vers Baoura, au nord de Bembéréké.
Source : Gouvernement de la République du Bénin, Monument Bio Guera
La résistance dure plusieurs mois.
Face à elle, l’administration coloniale mobilise ses forces pour reprendre le contrôle de la région.
L’un des éléments intéressants du récit contemporain de Bio Guéra est la dimension collective qui lui est attribuée.
Le gouvernement béninois présente sa résistance comme ayant rassemblé des Wasangari, des Baatonnu, des Peuls et des Boowo contre la pénétration coloniale.
Source : Gouvernement de la République du Bénin, Monument Bio Guera
Il faut toutefois être prudent avec cette présentation.
Les sociétés du Borgou du début du XXe siècle sont complexes. Les relations entre groupes ne se résument pas à une opposition uniforme entre populations locales et Français.
Il existe des alliances, des rivalités, des conflits locaux et des intérêts différents.
C’est justement ce que souligne le travail de Débourou, qui cherche à distinguer la réalité historique de la construction progressive du personnage héroïque. Le titre même de son ouvrage, Bio Gera, entre mythe et réalité, rappelle que la mémoire de Bio Guéra ne peut pas être confondue avec l’ensemble des faits historiquement établis.
Source : Éditions L’Harmattan, *La guerre coloniale au nord du Dahomey*
Cette nuance ne diminue pas son importance.
Elle permet au contraire de mieux comprendre comment un chef de guerre régional est devenu un symbole national.
Après plusieurs mois de confrontation, la résistance est progressivement affaiblie.
Bio Guéra se replie dans la région de Baoura.
C’est là que sa trajectoire prend fin.
Le 17 décembre 1916, Bio Guéra meurt au combat.
Le gouvernement béninois retient cette date comme celle de sa mort et indique qu’il tombe sous les balles des forces coloniales après avoir résisté pendant plusieurs mois à leur progression.
Source : Gouvernement de la République du Bénin, Monument Bio Guera
Les circonstances exactes de sa mort ont cependant été entourées d’une dimension légendaire.
Dans son ouvrage, Djibril Débourou souligne lui-même la difficulté de séparer complètement le personnage historique du personnage mythifié par la mémoire collective.
Source : Éditions L’Harmattan, *La guerre coloniale au nord du Dahomey*
Sa disparition ne signifie donc pas la disparition immédiate de sa mémoire.
Au contraire.
Elle marque le début de sa transformation en figure historique.
Pendant longtemps, l’histoire coloniale a accordé une place limitée aux résistances africaines.
Les récits de la conquête étaient souvent écrits du point de vue de l’administration coloniale et des militaires européens.
La mémoire de Bio Guéra a suivi un autre chemin.
Elle s’est transmise dans les communautés du nord du Bénin, puis a progressivement intégré le récit national.
Au fil du temps, Bio Guéra est devenu l’un des grands symboles de la résistance à la colonisation française.
Cette mémoire a également trouvé une expression dans la littérature.
En 1995, Séverin Akando publie Bio Guera et le destin d’un peuple, une pièce de théâtre historique consacrée au personnage. Des travaux universitaires consacrés à la littérature béninoise soulignent que cette œuvre participe à la réhabilitation de figures de la lutte anticoloniale longtemps moins présentes dans la mémoire nationale.
Source : Université d’Abomey-Calavi, revue Lɔŋgbowu
La recherche historique s’est également emparée du personnage.
L’ouvrage de Léon Bani Bio Bigou, consacré aux révoltes des Baatombu contre la pénétration européenne et à la résistance de Bio Guéra contre la colonisation française, constitue notamment une référence bibliographique sur cette période.
La reconnaissance de Bio Guéra dépasse progressivement le cadre régional.
En 1975, il est officiellement distingué comme héros national.
Cette reconnaissance intervient dans un contexte où le Bénin cherche à construire et à mettre en avant une mémoire nationale autour des figures historiques de la résistance et de la souveraineté.
Bio Guéra occupe alors une place particulière.
Il représente le nord du pays, le monde baatonu et wasangari, ainsi qu’une forme de résistance militaire à la colonisation.
Son histoire permet également de rappeler que la résistance à la domination française ne s’est pas limitée aux grandes figures désormais célèbres de l’ancien royaume du Danxomè.
Dans le nord du territoire, d’autres sociétés ont également combattu la pénétration coloniale.
Les travaux de Luc Garcia montrent d’ailleurs que les années 1914 à 1917 sont marquées par plusieurs mouvements de résistance au Dahomey, notamment dans le nord de la colonie.
La mémoire de Bio Guéra est aujourd’hui visible dans l’espace public béninois.
Une statue monumentale lui est consacrée au rond-point de l’aéroport international Cardinal Bernardin Gantin de Cadjehoun, à Cotonou.
Le monument mesure 10 mètres de hauteur totale, dont 7 mètres pour la statue elle-même, et pèse environ 13 tonnes.
Source : Gouvernement de la République du Bénin, Monument Bio Guera
Le choix de placer cette figure du nord du Bénin dans la capitale économique du pays possède une forte portée symbolique.
Bio Guéra n’est plus seulement le héros du Borgou.
Il devient une figure de l’histoire nationale.
Le monument rappelle officiellement son combat pour la liberté, la dignité et la souveraineté.
Il existe aujourd’hui deux Bio Guéra.
Le premier est le personnage historique.
Un prince guerrier du Borgou, engagé dans les bouleversements provoqués par la conquête coloniale, qui prend part aux combats de la fin du XIXe siècle puis dirige une résistance importante dans les années 1915 et 1916.
Le second est le personnage mémoriel.
C’est le héros national, le symbole du courage, de la dignité et du refus de la domination étrangère.
Ces deux personnages ne sont pas contradictoires.
Mais ils ne doivent pas être confondus.
L’historien cherche à reconstituer ce que les sources permettent réellement d’établir. La mémoire collective, elle, cherche aussi à donner un sens au passé.
C’est précisément cette tension qui rend Bio Guéra si intéressant.
Plus d’un siècle après sa mort, le nom de Bio Guéra continue de résonner au Bénin.
Son histoire rappelle que la colonisation ne fut pas un processus accepté passivement par les populations.
Elle fut aussi une succession de résistances, de négociations, de conflits et de refus.
Dans le Borgou, Bio Guéra fut l’une des figures les plus importantes de cette opposition.
Il mourut le 17 décembre 1916, mais son combat ne s’arrêta pas avec sa mort.
Il se poursuivit dans la mémoire.
Dans les récits transmis par les générations.
Dans les livres.
Dans les travaux des historiens.
Et aujourd’hui, dans les monuments qui lui sont consacrés.
Bio Guéra n’est donc pas seulement le nom d’un guerrier mort au combat.
Il est devenu le symbole d’une question qui traverse toute l’histoire coloniale africaine :
Que reste-t-il d’un peuple lorsqu’une puissance étrangère prétend décider à sa place de son territoire, de ses dirigeants et de son avenir ?
Plus d’un siècle après les combats du Borgou, cette question donne encore à l’histoire de Bio Guéra une résonance particulière.