Environnement & Géographie

L’île de Lété : l’étonnante histoire d’une terre que le Bénin et le Niger se sont disputée pendant près d’un siècle

28 août 2026 10 min de lecture
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Au milieu du fleuve Niger, l’île de Lété est devenue l’un des symboles les plus singuliers de l’histoire frontalière entre le Bénin et le Niger. Une histoire populaire raconte que le Bénin aurait laissé cette terre fertile à son voisin, moins favorisé en terres agricoles. Les archives racontent une histoire plus complexe : celle d’une île administrée, revendiquée, convoitée et même proposée à l’échange avant que la justice internationale ne tranche définitivement son appartenance.


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Une île fertile au milieu du Niger

À quelques kilomètres de la frontière entre le Bénin et le Niger, le fleuve Niger dessine un paysage où les frontières politiques sont longtemps restées beaucoup moins visibles que sur les cartes.

C’est là que se trouve Lété Goungou, une île aujourd’hui rattachée au Niger.

L’île n’est pas une simple étendue de sable au milieu du fleuve. Les documents produits devant la Cour internationale de Justice la décrivent comme une île habitée en permanence, utilisée pour l’agriculture et les pâturages. Les travaux consacrés à Lété montrent également la coexistence de populations aux activités différentes, notamment des agro-pasteurs peuls et des pêcheurs-agriculteurs haoussa.

Cette richesse explique en partie pourquoi Lété a toujours suscité de l’intérêt.

Mais pour comprendre pourquoi deux États ont fini par se disputer sa souveraineté, il faut remonter bien avant les indépendances.


Quand la frontière entre le Bénin et le Niger n’existait pas encore

Aujourd’hui, le fleuve Niger sépare en partie le Bénin et le Niger.

Mais pendant la période coloniale, la situation était différente. Les deux territoires appartenaient à l’empire colonial français et étaient administrés à travers des structures territoriales qui ont évolué au fil du temps.

Les limites administratives n’étaient pas toujours aussi nettes que les frontières internationales que nous connaissons aujourd’hui.

Dans cette région, les populations circulaient, commerçaient, pêchaient, cultivaient et pratiquaient l’élevage de part et d’autre du fleuve.

L’île de Lété se trouvait précisément dans cet espace où la réalité du terrain ne correspondait pas toujours aux découpages administratifs.

Au début du XXe siècle, les autorités des deux rives ont donc dû déterminer à qui rattacher les différentes îles du fleuve.


1914 : un premier arrangement

Les archives examinées plusieurs décennies plus tard par la Cour internationale de Justice font apparaître un arrangement local conclu en 1914.

L'idée retenue était notamment de prendre comme référence le bras principal du fleuve Niger pour déterminer la limite entre les deux territoires.

Dans le cadre de cet arrangement, Lété fut alors considérée comme relevant du territoire du Niger.

Mais cet arrangement n'était pas un traité international au sens moderne du terme. Il s'agissait d'un modus vivendi, c'est-à-dire d'un arrangement pratique permettant aux administrations des deux rives de fonctionner malgré les incertitudes du tracé frontalier.

Et cette solution n'a pas empêché les discussions de continuer.

Le dossier présenté à la CIJ montre d'ailleurs que les autorités coloniales ont continué à réfléchir à différentes possibilités concernant le rattachement des îles.


1925 : le surprenant projet d’échanger Lété

C'est ici que l'histoire devient particulièrement intéressante.

En 1925, un groupe appelé les Kalakalas, qui avait quitté le territoire sous administration britannique au Nigeria, envisage de revenir dans les territoires français.

Mais leur retour est soumis à une condition : ils souhaitent s'installer sur l'île de Lété et dépendre administrativement du Dahomey, l'actuel Bénin, plutôt que de Gaya, située sur la rive nigérienne.

Les archives conservées dans le dossier de la CIJ sont très précises sur cet épisode.

Le 20 mars 1925, l'administrateur du cercle du Moyen-Niger transmet au gouverneur du Dahomey une proposition visant à ouvrir des négociations avec le gouverneur du Niger pour échanger trois îles situées en face de Gaya contre l'île de Lété.

L'objectif n'était donc pas de donner gratuitement Lété au Dahomey.

Il s'agissait d'envisager une modification territoriale par échange, dans un contexte de réinstallation de populations.

Un autre document de 1925 explique que le groupe concerné comptait potentiellement plusieurs centaines de personnes et souhaitait pouvoir s'installer à Lété tout en relevant des autorités du Dahomey.

Une précision essentielle

C'est probablement cet épisode qui a contribué, avec le temps, à nourrir certaines histoires racontées autour de Lété.

Mais il faut être précis : les archives ne disent pas que le Niger manquait de terres cultivables et que le Bénin lui aurait offert Lété pour cette raison.

À cette époque, il ne s'agissait d'ailleurs pas encore du Bénin et du Niger indépendants, mais des administrations coloniales du Dahomey et du Niger.

Et surtout, la proposition d'échange n'a finalement pas été retenue.

La solution issue de l'arrangement de 1914 a continué à être appliquée.


Une île dont les habitants avaient leur propre histoire

Les documents coloniaux révèlent également une autre dimension du problème.

Certaines autorités du Dahomey affirmaient que, avant l'installation de l'administration coloniale, Lété était utilisée par des populations installées sur la rive droite du fleuve.

Dans une lettre de mars 1925, le chef de la subdivision de Guéné affirme ainsi que l'île appartenait auparavant aux habitants de Karimama et demande qu'elle « retourne au Dahomey ». D'autres documents évoquent les droits de populations de Gouroubéri sur les terres cultivées de l'île.

Cela montre à quel point la question était complexe.

Il existait au moins trois réalités différentes :

  • l'administration coloniale, qui cherchait à déterminer une frontière ;
  • les populations locales, qui revendiquaient des droits d'usage et de propriété ;
  • les futurs États, qui allaient bientôt transformer ces limites administratives en frontières internationales.

Pour les habitants, l'île pouvait être une terre de culture, de pâturage ou de commerce.

Pour les administrations, elle devenait une question de souveraineté.


1960 : une frontière administrative devient une frontière internationale

Le 1er août 1960, le Dahomey devient indépendant.

Deux jours plus tard, le 3 août, le Niger accède à son tour à l'indépendance.

Une nouvelle réalité apparaît alors.

La limite qui séparait auparavant deux territoires administrés par la même puissance coloniale devient désormais une frontière internationale entre deux États souverains.

Et Lété se retrouve au cœur de cette nouvelle frontière.

Le problème n'est pas réglé avec les indépendances. Au contraire, il prend une dimension politique nouvelle.

Le Bénin et le Niger vont chacun défendre leur interprétation des documents et des pratiques administratives hérités de la période coloniale.

Pendant plusieurs décennies, les discussions se poursuivent.


Deux pays, deux lectures de l'histoire

Le Bénin dispose de documents permettant de soutenir que des populations de la rive droite avaient historiquement des droits sur Lété.

Dans ses écritures devant la CIJ, le Bénin souligne notamment que certaines autorités coloniales considéraient avant l'occupation française que Lété était liée aux populations de la rive droite.

Le Niger, de son côté, présente de nombreux documents attestant de l'administration de Lété depuis la rive gauche et de son rattachement administratif au territoire du Niger.

Le dossier nigérien insiste notamment sur le fait que les autorités coloniales avaient considéré Lété comme relevant du Niger et que les différentes propositions d'échange des années 1925-1926 n'avaient finalement pas modifié cette situation.

C'est toute la difficulté de cette histoire.

Les deux États pouvaient s'appuyer sur des éléments historiques différents pour défendre leur position.


Le conflit frontalier finit devant la Cour internationale de Justice

Après des décennies de discussions, le Bénin et le Niger décident de confier leur différend à la Cour internationale de Justice, l'organe judiciaire principal des Nations unies.

La question ne concerne d'ailleurs pas uniquement Lété.

Il faut déterminer le tracé de la frontière dans le secteur du fleuve Niger et, en conséquence, déterminer à quel État appartiennent les différentes îles situées dans le fleuve.

La procédure permet aux deux pays de présenter leurs archives, leurs cartes, leurs documents administratifs et leurs arguments historiques.

Lété devient alors le symbole d'un problème beaucoup plus vaste : comment déterminer une frontière lorsque les archives coloniales elles-mêmes témoignent de pratiques parfois contradictoires ?


12 juillet 2005 : le verdict

Le 12 juillet 2005, la Chambre de la Cour internationale de Justice rend son arrêt dans le différend frontalier entre le Bénin et le Niger.

La Cour détermine le tracé de la frontière dans le secteur du fleuve Niger et attribue les différentes îles en fonction de cette frontière.

Son verdict est sans ambiguïté :

L'île de Lété Goungou appartient au Niger.

La décision est définitive, sans appel et obligatoire pour les deux États.

Dans son résumé de l'arrêt, la Cour précise que les îles situées entre la ligne des sondages les plus profonds du fleuve et la rive gauche — parmi lesquelles Lété Goungou — appartiennent au Niger.

Après près d'un siècle de discussions, la question de la souveraineté de Lété est donc juridiquement tranchée.


Alors, le Bénin a-t-il donné Lété au Niger ?

La réponse est non, si l'on parle d'une cession volontaire du Bénin au Niger.

Cette formulation ne correspond pas à ce que montrent les sources historiques disponibles.

En revanche, il existe bien un épisode qui pourrait expliquer l'origine ou la transformation de cette histoire dans la mémoire collective :

en 1925, les autorités coloniales du Dahomey ont proposé d'échanger Lété contre trois îles situées en face de Gaya.

Cette proposition était liée notamment à l'installation d'un groupe de migrants et à son souhait de dépendre du Dahomey.

Mais l'échange n'a pas été réalisé.

Et le Bénin et le Niger n'existaient pas encore en tant qu'États indépendants.

La décision qui a finalement attribué Lété au Niger n'est donc pas un « cadeau » du Bénin : elle est intervenue plus de quarante ans après les indépendances, à l'issue d'une procédure devant la Cour internationale de Justice.


Une frontière sur la carte, mais pas forcément dans la vie quotidienne

L'histoire de Lété ne s'arrête pourtant pas à une décision de justice.

Pour les habitants de la région, les frontières nationales n'ont jamais totalement effacé les liens sociaux et économiques qui existaient auparavant.

Une étude consacrée spécifiquement à l'île de Lété montre que les populations continuent de fonctionner dans un espace transfrontalier marqué par les échanges économiques, les migrations, la transhumance et les solidarités sociales.

L'étude de Harouna Mounkaila souligne notamment la coexistence de populations peules agro-pastorales et de pêcheurs-agriculteurs haoussa, ainsi que la diversité des usages de l'espace.

C'est peut-être le paradoxe le plus intéressant de Lété.

Sur une carte, la frontière est clairement définie.

Dans la vie des populations, elle l'a toujours été beaucoup moins.


Une petite île qui raconte une grande partie de l'histoire africaine

Lété n'est donc pas simplement une île que deux pays se sont disputée.

Elle raconte une histoire beaucoup plus vaste.

Celle de frontières dessinées pendant la période coloniale.

Celle de populations dont les territoires de vie ne correspondaient pas aux découpages administratifs.

Celle de nouveaux États africains qui, après les indépendances, ont dû transformer des limites coloniales parfois incertaines en frontières souveraines.

Et celle de deux pays voisins qui ont finalement choisi de confier leur différend à la justice internationale plutôt que de le laisser dégénérer.

Lété a été administrée par différentes autorités, revendiquée par différentes populations, proposée à l'échange, puis disputée par deux États indépendants.

Elle a finalement été attribuée au Niger par la Cour internationale de Justice en 2005.

Alors, le Bénin a-t-il donné Lété au Niger parce qu'il avait davantage de terres agricoles ?

Les archives disponibles ne permettent pas de l'affirmer.

La réalité est moins simple — et peut-être plus intéressante.

Lété n'est pas l'histoire d'un cadeau. C'est l'histoire d'une frontière.

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